Réflexion · Un texte pour explorer les futurs possibles.
En 1968, la jeunesse descend dans la rue.
Elle réclame un monde plus juste, plus libre. Elle conteste l'autorité, les conventions, les inégalités. Elle veut l'émancipation, la liberté sexuelle, une autre manière de vivre et de penser.
Mais derrière les barricades, les slogans et les manifestations, il y a quelque chose de plus profond.
Une confiance dans l'avenir.
Le monde peut changer.
La société peut être transformée.
La vie des enfants peut être meilleure que celle de leurs parents.
Le futur est une porte ouverte.
2026
Cinquante-huit ans plus tard, une autre jeunesse descend dans la rue.
Le décor n'est plus le même.
Le monde connaît des crises économiques, climatiques, géopolitiques et sociales successives. La température augmente. Les écosystèmes se dégradent. La qualité de l'air reste une préoccupation dans de nombreuses régions. Le coût du logement et les difficultés d'insertion professionnelle pèsent sur une partie de la jeunesse.
Et surtout, quelque chose a changé dans notre rapport au futur.
L'idée que demain sera nécessairement meilleur qu'hier n'est plus une évidence.
Pendant des générations, le contrat était relativement simple :
travaille, étudie, obtiens un diplôme, trouve un bon emploi et tu vivras mieux que tes parents.
Ce contrat social est en train de se fissurer.
L'école face à un monde qui change
L'école devait préparer la jeunesse au monde qui l'attend.
Mais que se passe-t-il lorsque le monde change plus vite que l'école ?
L'intelligence artificielle commence à transformer les métiers intellectuels. Le travail se numérise. Certaines tâches disparaissent, d'autres apparaissent. Les entreprises recherchent de nouvelles compétences tandis que certaines compétences qui semblaient promises à un avenir durable deviennent progressivement automatisables.
Pendant ce temps, l'institution scolaire évolue beaucoup plus lentement.
Le problème n'est donc peut-être pas simplement de savoir si l'école fonctionne bien ou mal.
La question est plus profonde :
prépare-t-elle encore au monde dans lequel ces jeunes vont vivre ?
Obtenir un diplôme reste important. Mais il ne constitue plus nécessairement la promesse d'une trajectoire professionnelle stable et ascendante.
Et lorsque l'on annonce simultanément que l'intelligence artificielle pourrait automatiser une partie croissante du travail intellectuel, une question devient inévitable :
à quoi faut-il préparer un enfant de 15 ou 18 ans lorsqu'on ne sait pas encore quels seront les métiers de demain ?
La rupture
C'est peut-être ici que se trouve la différence fondamentale entre 1968 et 2026.
En 1968, la jeunesse voulait changer le monde parce qu'elle pensait pouvoir construire un monde meilleur.
En 2026, une partie de la jeunesse veut changer le monde parce qu'elle craint de ne pas pouvoir y trouver sa place.
Ce n'est pas exactement la même révolte.
La première disait :
« Nous voulons davantage de liberté. »
La seconde pourrait dire :
« Nous voulons encore avoir un avenir. »
Le changement de paradigme
Pendant longtemps, chaque génération pouvait espérer transmettre à la suivante un monde légèrement meilleur.
Plus riche.
Plus confortable.
Plus technologique.
Plus libre.
Mais ce modèle n'est plus garanti.
Nous sommes peut-être en train de passer d'un paradigme de progrès automatique à un paradigme de progrès incertain.
La technologie continue de progresser à une vitesse extraordinaire.
Mais le progrès technologique ne garantit pas nécessairement le progrès humain.
Une intelligence artificielle plus puissante ne garantit pas une société plus juste.
Une économie plus productive ne garantit pas une meilleure qualité de vie.
Une médecine plus performante ne garantit pas un environnement plus sain.
Et une école qui délivre davantage de diplômes ne garantit pas que ces diplômes conserveront demain la même valeur.
La jeunesse comme système immunitaire
Alors pourquoi descend-elle dans la rue ?
Peut-être parce qu'une société possède un système immunitaire.
Lorsque quelque chose menace son équilibre, certains organismes réagissent avant même que l'ensemble du corps n'ait compris ce qui se passe.
La jeunesse pourrait être ce système immunitaire.
Elle ressent les contradictions avant les institutions.
Elle voit que le climat change.
Elle voit que le travail change.
Elle voit que l'intelligence artificielle arrive.
Elle voit que les règles qui ont fonctionné pour ses parents ne fonctionneront peut-être pas de la même manière pour elle.
Et elle réagit.
Comme des globules blancs face à une infection, elle se mobilise lorsqu'elle perçoit quelque chose qui menace son avenir.
Mais un système immunitaire peut aussi se tromper.
La colère ne suffit pas. La peur non plus.
La vraie question est alors de savoir si nous sommes capables d'écouter ce que cette jeunesse essaie de nous dire.
Deux jeunesses, une même exigence
En 1968 comme en 2026, une génération descend dans la rue pour demander quelque chose qu'elle considère comme essentiel.
La possibilité de choisir son avenir.
En 1968, cette possibilité semblait immense.
En 2026, elle semble plus fragile.
Et c'est peut-être cela, la véritable rupture.
La jeunesse ne demande pas que le monde reste tel qu'il est.
Elle demande de pouvoir croire que le monde de demain mérite encore d'être construit.
