Réflexion · Un texte pour explorer les futurs possibles.
Pendant une grande partie de l'histoire humaine, la pauvreté avait une cause évidente.
Il n'y avait pas assez.
Pas assez de nourriture.
Pas assez de logements.
Pas assez d'énergie.
Pas assez de médicaments.
Pas assez de biens.
Produire davantage était donc la solution.
Plus de terres cultivées.
Plus d'usines.
Plus de machines.
Plus d'énergie.
Plus de travailleurs.
La croissance économique a progressivement permis à une partie croissante de l'humanité d'accéder à une vie que les générations précédentes n'auraient jamais imaginée.
Mais nous sommes peut-être en train d'entrer dans une période étrange.
Et si le problème n'était bientôt plus de savoir produire suffisamment, mais de savoir qui possède ce que nous produisons ?
L'abondance
Imaginez une usine sans ouvriers.
Des robots travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ils construisent des voitures.
D'autres robots produisent les pièces.
Des intelligences artificielles conçoivent les nouveaux modèles.
Des systèmes automatisés organisent la logistique.
L'énergie est produite en grande quantité.
La production augmente.
Et le coût de fabrication diminue.
Ce scénario peut sembler lointain.
Mais une partie de cette logique existe déjà.
L'automatisation permet de produire davantage avec moins de travail humain.
L'intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension : elle permet désormais d'automatiser une partie du travail intellectuel.
Et la robotique pourrait progressivement appliquer cette intelligence au monde physique.
Machine après machine, une quantité croissante de travail pourrait devenir automatisable.
Alors la question change.
Nous ne sommes plus seulement confrontés à un problème de rareté.
Nous sommes confrontés à un problème de répartition.
Si les machines produisent tout, qui possède les machines ?
C'est probablement l'une des questions économiques les plus importantes du siècle.
Imaginons que dix entreprises possèdent les systèmes d'intelligence artificielle les plus puissants.
Elles possèdent les robots.
Les centres de données.
Les brevets.
Les infrastructures.
Les usines automatisées.
Elles peuvent produire énormément avec très peu de salariés.
La société devient alors extrêmement productive.
Mais la richesse créée appartient principalement à ceux qui possèdent les moyens de production.
L'abondance peut donc coexister avec l'inégalité.
Une société peut être capable de produire suffisamment de nourriture pour tout le monde et avoir malgré tout des personnes qui ont faim.
Pas parce que la nourriture n'existe pas.
Parce qu'elles n'y ont pas accès.
La rareté ne disparaît jamais complètement
Même dans un monde extrêmement automatisé, tout ne deviendra pas abondant.
La terre restera limitée.
Les logements situés dans certains endroits resteront rares.
L'eau potable pourra devenir une ressource stratégique dans certaines régions.
L'énergie aura encore un coût.
Certaines matières premières resteront limitées.
Et surtout, certaines choses ne peuvent pas être produites simplement en multipliant les machines.
Un paysage.
Un emplacement au bord de la mer.
Une relation humaine.
Du temps.
Le problème ne sera donc pas la disparition de la rareté, mais son déplacement.
Certaines choses deviendront presque gratuites.
D'autres deviendront extrêmement précieuses.
La valeur du travail
Pendant des siècles, notre système économique a associé richesse et travail.
Tu travailles.
Tu produis.
Tu reçois un salaire.
Tu consommes.
Tu contribues à l'économie.
Mais si une machine produit à ta place, que devient cette relation ?
Supposons qu'une entreprise puisse remplacer cent personnes par un système automatisé.
La production augmente.
Les bénéfices augmentent.
Mais cent personnes perdent leur salaire.
Si toutes les entreprises font la même chose, le problème devient systémique.
Une économie peut-elle continuer à fonctionner lorsque la majorité de la population n'a plus besoin d'être employée pour produire ?
C'est ici que le revenu devient une question politique.
Le revenu universel
Une réponse possible serait le revenu universel.
Chaque citoyen recevrait une somme suffisante pour vivre, indépendamment de son emploi.
La logique serait simple :
si les machines produisent une grande partie de la richesse, alors une partie de cette richesse doit revenir à l'ensemble de la société.
Cela pourrait prendre différentes formes.
Un revenu universel.
Des services publics gratuits ou fortement subventionnés.
Une fiscalité sur le capital et l'automatisation.
Un dividende versé aux citoyens.
Ou une combinaison de plusieurs mécanismes.
Mais une question demeure :
qui acceptera de partager la richesse créée par les machines ?
La technologie ne répondra pas à cette question.
La politique, oui.
Le risque d'une nouvelle aristocratie
Il existe un autre scénario.
Une petite partie de la population possède les systèmes qui produisent la richesse.
Le reste de la société reçoit une allocation suffisante pour vivre.
Sur le papier, personne ne meurt de faim.
Tout le monde dispose d'un logement minimum.
Les biens essentiels sont accessibles.
Mais une immense majorité ne possède plus réellement les moyens de production.
Elle dépend d'un système qu'elle ne contrôle pas.
La pauvreté pourrait alors changer de nature.
Ne plus être uniquement le manque de biens.
Mais le manque de pouvoir.
Tu peux avoir suffisamment pour vivre et ne disposer d'aucun contrôle sur les règles qui organisent ta vie.
Noa
Cette scène est une fiction prospective : elle explore un futur possible, sans prédire la société de 2045.
Noa a 18 ans en 2045.
Il n'a jamais connu le monde dans lequel ses parents devaient travailler quarante heures par semaine pour payer leur logement.
La nourriture est relativement accessible.
Les objets sont fabriqués automatiquement.
Les intelligences artificielles sont partout.
Pourtant, Noa découvre rapidement que tous les jeunes de son âge ne vivent pas dans le même monde.
Certains ont accès aux meilleures IA.
Aux meilleurs implants.
Aux meilleurs logements.
Aux meilleures infrastructures.
D'autres vivent loin des grandes villes.
Avec peu de technologie.
Ils cultivent ce qu'ils peuvent.
Réparent eux-mêmes leurs objets.
Produisent une partie de leur nourriture.
Ils ne sont pas nécessairement affamés.
Mais ils ont beaucoup moins de possibilités.
Dans le monde de Noa, la pauvreté ne signifie plus forcément ne rien avoir.
Elle pourrait signifier ne pas avoir accès aux capacités qui permettent de participer pleinement au monde.
Deux humanités ?
C'est peut-être ici que l'abondance devient inquiétante.
Si l'intelligence artificielle devient une infrastructure essentielle, l'accès à l'intelligence pourrait lui-même devenir une source d'inégalité.
Certains auront les meilleures machines.
Les meilleurs modèles.
Les meilleurs implants.
Les meilleures données.
Les meilleures augmentations.
Et d'autres utiliseront des systèmes beaucoup plus limités.
L'écart ne serait alors plus seulement économique.
Il pourrait devenir cognitif.
Deux personnes pourraient vivre sur la même planète sans disposer des mêmes capacités pour comprendre, apprendre, créer ou agir.
La richesse ne serait plus seulement une question de ce que l'on possède.
Elle pourrait devenir une question de ce que l'on est capable de faire.
L'abondance peut-elle nous rendre libres ?
C'est peut-être le paradoxe ultime.
Nous avons toujours rêvé d'un monde dans lequel les machines nous libéreraient du manque.
Un monde où personne ne travaillerait simplement pour survivre.
Un monde où la nourriture, l'énergie et les biens essentiels seraient accessibles à tous.
L'intelligence artificielle et la robotique pourraient nous rapprocher de ce monde.
Mais elles pourraient aussi créer l'inverse.
Une société extrêmement riche dans laquelle le pouvoir serait concentré entre quelques mains.
Une société où tout serait disponible…
à condition d'en avoir le droit d'accès.
Alors la question ne sera plus seulement :
« Avons-nous suffisamment ? »
Elle deviendra :
« Qui décide de qui peut accéder à quoi ? »
La vraie abondance
Une civilisation véritablement abondante ne serait peut-être pas celle qui produit le plus.
Ce serait celle dans laquelle personne n'est privé de ce qui est nécessaire pour vivre dignement.
Elle pourrait produire énormément.
Mais elle devrait aussi partager.
Elle pourrait automatiser le travail.
Mais elle devrait redistribuer les gains de cette automatisation.
Elle pourrait rendre l'intelligence artificielle accessible.
Mais elle devrait empêcher qu'elle devienne un privilège réservé à quelques-uns.
Car l'abondance technologique ne produit pas automatiquement l'abondance sociale.
Une machine peut créer de la richesse.
Elle ne peut pas décider comment cette richesse doit être distribuée.
Cette décision nous appartient.
Le choix
Pendant des siècles, l'humanité a combattu la rareté.
Nous avons inventé des machines pour produire davantage.
Nous avons créé des réseaux pour distribuer davantage.
Nous avons développé des technologies pour vivre plus longtemps et plus confortablement.
Peut-être sommes-nous maintenant en train d'atteindre un nouveau seuil.
Un monde dans lequel nous pourrions avoir suffisamment.
Mais ce monde nous posera une question à laquelle aucune intelligence artificielle ne pourra répondre à notre place :
que faisons-nous de l'abondance ?
Car dans un monde où les machines peuvent produire presque tout,
la pauvreté ne sera peut-être plus une fatalité.
Elle pourrait devenir un choix de société.
