Réflexion · Un texte pour explorer les futurs possibles.
Pendant plus d'un siècle, la technologie a détruit des emplois.
Mais elle ne les détruisait pas tous de la même manière.
La première révolution industrielle a remplacé une partie du travail manuel par des machines.
Puis les chaînes de production ont transformé les usines.
Les robots sont arrivés.
Et progressivement, les métiers les plus répétitifs ont commencé à disparaître.
Pendant longtemps, le scénario semblait relativement simple :
les machines remplacent les bras ; les humains gardent la tête.
Puis l'intelligence artificielle est arrivée.
Et le scénario commence à changer.
Le monde des cols bleus
Pendant des décennies, l'automatisation a principalement touché les ouvriers.
Prenons l'industrie automobile.
À l'époque où les grandes usines françaises employaient des dizaines de milliers de personnes, la production reposait sur une multitude de travailleurs répartis sur des chaînes fonctionnant parfois jour et nuit.
Chez Renault, certaines usines ont compté des dizaines de milliers de salariés.
Puis les robots sont arrivés.
Un robot ne tombe pas malade comme un humain. Mais il peut tomber en panne et exige de la maintenance.
Il ne prend pas de congé.
Il peut répéter le même mouvement des milliers de fois.
Il ne demande pas d'augmentation.
Et surtout :
il peut travailler aux côtés d'autres robots.
Petit à petit, une partie du travail humain a disparu des chaînes de production.
La transformation a été immense.
Mais elle possédait une particularité rassurante.
Elle touchait principalement les tâches physiques.
L'ouvrier pouvait disparaître de la chaîne.
Mais l'ingénieur restait.
Le comptable restait.
L'avocat restait.
Le programmeur restait.
Le designer restait.
Le journaliste restait.
Les cols blancs semblaient protégés.
C'était peut-être la dernière grande illusion du monde du travail.
Puis l'IA est arrivée dans les bureaux
Imaginez un jeune avocat.
Il sort de l'université.
Il rejoint un grand cabinet.
Son travail consiste notamment à rechercher dans des centaines, parfois des milliers de pages de jurisprudence et de textes juridiques.
Il passe des heures à lire.
Il compare.
Il classe.
Il cherche.
Il vérifie.
C'est un travail difficile.
Mais il est également extrêmement répétitif.
Des systèmes d’IA spécialisés dans le droit aident déjà les professionnels à examiner de grands ensembles de documents et à identifier des éléments pertinents. Leur fiabilité varie selon les tâches et les documents ; leurs résultats doivent être vérifiés.
Des entreprises comme Harvey ont construit leur activité précisément autour de cette transformation du travail juridique.
Le nom lui-même est presque ironique.
Harvey.
Comme Harvey Specter, le célèbre avocat de *Suits*.
Mais le véritable Harvey ne porte pas de costume.
Il tourne dans des centres de données.
Selon les documents et la tâche, ces outils peuvent accélérer certaines analyses. Une instruction bien formulée ne garantit toutefois ni l’exactitude ni l’exhaustivité de leur réponse.
Le problème n'est donc pas seulement que l'IA aide l'avocat.
Le problème est plus profond.
Si une partie du travail qui permettait de former les jeunes avocats est automatisée, comment forme-t-on les avocats de demain ?
Le problème des juniors
C'est peut-être l'un des bouleversements les plus importants.
Pendant longtemps, les jeunes travailleurs apprenaient leur métier en exécutant les tâches les plus simples.
Le jeune avocat faisait les recherches.
Le jeune développeur écrivait les fonctions simples.
Le jeune graphiste préparait les premières versions.
Le jeune analyste nettoyait les données.
Le jeune comptable vérifiait les opérations.
Puis il progressait.
Tâche après tâche.
Année après année.
La carrière était une échelle.
L’IA pourrait supprimer certains des premiers barreaux de cette échelle.
Et si les premières tâches disparaissent...
où commence désormais une carrière ?
Amazon
Le phénomène ne concerne évidemment pas uniquement les avocats.
Les grandes entreprises technologiques commencent elles aussi à intégrer l'IA dans leurs fonctions administratives et intellectuelles.
En octobre 2025, Amazon a annoncé environ 14 000 suppressions de postes corporate, en invoquant notamment la réduction des niveaux hiérarchiques et de la bureaucratie. En juin de la même année, Andy Jassy avait également indiqué que les gains d’efficacité liés à l’IA pourraient réduire les effectifs corporate dans les années suivantes.
Ces deux annonces ne permettent pas d’attribuer chaque poste supprimé à l’IA. Les réorganisations, les choix d’investissement et l’automatisation peuvent se combiner.
Comptabilité.
Administration.
Ressources humaines.
Analyse.
Support.
Gestion.
Communication.
Une partie de ces métiers repose sur des tâches qui peuvent désormais être assistées — et parfois largement automatisées — par des systèmes d'IA.
Et Amazon n'est évidemment pas un cas isolé.
Le changement de paradigme
C'est ici que quelque chose d'historique est peut-être en train de se produire.
Pendant près de deux siècles, nous avons progressivement automatisé le travail qui demandait :
de la force.
Puis :
de la précision.
Puis :
de la vitesse.
Maintenant, nous commençons à automatiser une partie du travail qui demande :
de l'information.
Et demain peut-être :
du raisonnement.
Le robot industriel avait besoin d'une usine.
L’IA peut être accessible depuis un ordinateur, mais dépend aussi d’infrastructures, de données et d’énergie.
Elle peut entrer dans un cabinet d'avocats.
Une banque.
Une agence de publicité.
Un studio de cinéma.
Une salle de rédaction.
Un bureau d'études.
Une entreprise informatique.
Une école.
Un laboratoire.
Elle peut entrer presque partout où circule de l'information.
Même créer devient automatisable
Et puis quelque chose d'encore plus étrange est arrivé.
L'IA n'automatise plus uniquement les tâches administratives.
Elle commence à toucher les métiers créatifs.
Images.
Musique.
Vidéo.
Publicité.
Design.
Mode.
Animation.
Cinéma.
Les outils de génération vidéo ouvrent notamment la possibilité de créer des formats courts adaptés à la consommation mobile.
Des personnages peuvent être générés.
Des décors peuvent être générés.
Des figurants peuvent être générés.
Une voix peut être générée.
Une musique peut être générée.
Un scénario peut être généré.
Et demain, peut-être :
un film entier.
Le cinéma avait besoin d'acteurs.
Puis de caméras.
Puis d'équipes.
Puis de studios.
L'IA commence à transformer cette équation.
Même les programmeurs
Il y a quelques années encore, devenir développeur semblait être l'un des paris les plus sûrs du monde numérique.
La société avait besoin de logiciels.
Toujours plus de logiciels.
Donc elle avait besoin de programmeurs.
Mais aujourd'hui, un développeur ne travaille plus nécessairement seul devant son éditeur de code.
Il travaille avec une IA.
Elle écrit.
Elle corrige.
Elle explique.
Elle teste.
Elle refactorise.
Elle génère.
Et avec l'arrivée des systèmes agentiques, l'IA commence progressivement à enchaîner plusieurs étapes d'un projet au lieu de simplement répondre à une question.
Le développeur ne disparaît pas nécessairement.
Mais son métier change.
Et peut-être que la question importante n'est déjà plus :
« Combien de développeurs faut-il pour construire ce logiciel ? »
Mais :
« Combien d'humains faut-il lorsque des agents peuvent réaliser une grande partie du travail ? »
Le même phénomène partout
Avocats.
Comptables.
Développeurs.
Designers.
Publicitaires.
Analystes.
Traducteurs.
Journalistes.
Créateurs.
Ingénieurs.
Architectes.
Chercheurs.
La liste s'allonge.
Et c'est précisément ce qui rend cette révolution différente des précédentes.
La machine industrielle avait besoin d'une chaîne de production.
L'IA a besoin de données, de calcul et d'énergie.
Et un service d’IA peut être diffusé rapidement à l’échelle mondiale, même si son adoption dépend des coûts, des infrastructures et des règles locales.
Alors, quel sera notre travail ?
C'est peut-être la question centrale du XXIᵉ siècle.
Si une machine peut produire davantage que nous...
Si elle peut analyser plus de documents...
Écrire plus rapidement...
Programmer plus rapidement...
Créer des images...
Créer des vidéos...
Analyser des données...
Et bientôt réaliser des chaînes entières de tâches de manière autonome...
quelle place restera-t-il à l'être humain ?
Peut-être que l'IA ne supprimera pas le travail.
Peut-être qu'elle le transformera.
Peut-être qu'elle créera de nouveaux métiers que nous ne connaissons pas encore.
C'est ce qui s'est produit lors des précédentes révolutions technologiques.
Mais cette fois, il existe une différence fondamentale.
Les anciennes machines remplaçaient principalement nos capacités physiques.
La nouvelle machine s'attaque progressivement à nos capacités cognitives.
Et si l'intelligence devient abondante...
que devient la valeur de l'intelligence humaine ?
L’Organisation internationale du Travail distingue l’exposition des tâches à l’IA de la disparition effective des emplois. Son analyse de 2025 met surtout en avant la transformation des métiers : le titre de cet article pose une question, il n’annonce pas une disparition certaine du travail.
2045
Imaginez maintenant un enfant né en 2027.
Il aura 18 ans en 2045.
Lorsqu'il entrera dans sa vie adulte, il pourrait découvrir un monde où l'IA est partout.
Il n'aura peut-être jamais connu un monde sans assistant intelligent.
Il aura peut-être appris avec une IA personnelle.
Travaillé avec des agents.
Créé avec des machines.
Peut-être même pensé avec elles.
Mais surtout, il pourrait arriver sur le marché du travail à un moment où les métiers que ses parents considéraient comme des métiers « sûrs » auront profondément changé.
Il demandera peut-être :
« Quel métier dois-je apprendre ? »
Et la réponse sera beaucoup plus difficile qu'auparavant.
Car apprendre un métier pour trente ans devient difficile dans un monde où une technologie peut transformer ce métier en cinq ans.
Et c'est là que commence notre véritable question
Nous avons passé des siècles à construire une civilisation fondée sur le travail.
Le travail donne un revenu.
Le revenu donne un logement.
Le travail donne un statut.
Le travail donne une identité.
Le travail donne parfois un sens.
L'école prépare au travail.
L'université prépare au travail.
L'entreprise organise le travail.
La retraite arrive après le travail.
Toute notre société est structurée autour de lui.
Alors que se passe-t-il lorsque le travail devient progressivement automatisable ?
Que devient l'école ?
Que devient le mérite ?
Que devient la réussite ?
Que devient la classe moyenne ?
Que devient celui qui n'a plus besoin de travailler pour produire ?
Et surtout :
que devient celui dont le travail n'est plus nécessaire ?
Le monde que nous construisons
Nous ne sommes peut-être pas simplement en train de créer de nouvelles machines.
Nous sommes en train de construire une nouvelle organisation de la société.
Une société où l'intelligence pourrait devenir abondante.
Une société où la production pourrait devenir extrêmement automatisée.
Une société où quelques personnes pourraient contrôler des systèmes capables de produire l'équivalent du travail de milliers, voire de millions d'humains.
Une société où la question de la richesse pourrait progressivement devenir celle de l'accès aux machines qui produisent la richesse.
Et c'est là que notre histoire revient à son point de départ.
En 1968, un jeune de 18 ans pouvait regarder ses parents et se dire :
« Ma vie sera meilleure que la leur. »
En 2000, un jeune de 18 ans pouvait se demander :
« Est-ce que j'aurai encore un travail stable ? »
Et en 2045 ?
Peut-être que le jeune de 18 ans regardera ses parents et demandera :
« Pourquoi travailliez-vous autant ? »
Mais il pourrait aussi poser une autre question, beaucoup plus inquiétante :
« Si les machines peuvent tout faire... qu'est-ce que nous allons faire de nous-mêmes ? »
C'est peut-être la véritable question de notre génération.
Quel monde sommes-nous en train de créer ?
Et surtout :
À quel avenir la prochaine génération pourra-t-elle encore se rattacher ?
