Réflexion · Un texte pour explorer les futurs possibles.
Le progrès avance sans demander la permission
Il y a quelque chose d'étrange dans le progrès.
Lorsqu'une nouvelle technologie apparaît, personne n'est nécessairement obligé de l'utiliser.
Au début.
Puis elle devient pratique.
Puis indispensable.
Puis normale.
Le téléphone portable.
Internet.
Les paiements électroniques.
Les réseaux sociaux.
Le GPS.
Les services en ligne.
L'intelligence artificielle.
À chaque étape, une question revient :
Est-ce encore un choix lorsque tout le monde l'utilise ?
Dire non
Imaginez une technologie capable de traduire instantanément toutes les langues.
Elle est gratuite.
Rapide.
Presque parfaite.
Pourquoi quelqu'un refuserait-il de l'utiliser ?
Parce qu'il préfère apprendre une langue ?
Parce qu'il veut conserver la difficulté ?
Parce qu'il ne souhaite pas transmettre ses conversations à une machine ?
Parce qu'il veut simplement pouvoir vivre sans elle ?
Ces raisons peuvent sembler irrationnelles.
Mais la liberté ne consiste pas uniquement à choisir la solution la plus efficace.
Elle consiste aussi à pouvoir choisir autrement.
Le problème commence lorsque le choix disparaît
Scénario de 2045 : Noa, son centre d’apprentissage et les obligations technologiques décrites ici sont imaginés. Ils explorent un futur possible, sans constituer une prédiction ni décrire les règles actuelles.
Imaginons maintenant Noa en 2045.
Pour accéder à l'université, il faut utiliser une intelligence artificielle.
Pour trouver un emploi, il faut être connecté à une interface.
Pour prendre rendez-vous chez un médecin, un système automatisé analyse votre dossier.
Pour voyager, votre identité numérique est obligatoire.
Pour effectuer certaines démarches, il n'existe plus de guichet humain.
Personne ne vous interdit officiellement de refuser.
Mais si vous refusez, vous ne pouvez plus vraiment participer à la société.
Alors une question apparaît :
Peut-on encore parler de choix ?
Le progrès peut créer des dépendances
Une technologie peut nous donner quelque chose tout en nous retirant autre chose.
Le GPS nous permet de trouver notre chemin.
Mais nous pouvons devenir moins capables de nous orienter seuls.
Les moteurs de recherche donnent accès à une quantité immense d'informations.
Mais ils deviennent aussi la porte d'entrée vers cette information.
Les réseaux sociaux permettent de rester en contact.
Mais ils peuvent transformer notre attention en ressource économique.
L'IA peut nous aider à écrire, apprendre ou décider.
Mais plus nous lui confions de choses, plus nous risquons de perdre certaines capacités ou habitudes.
Aucune de ces technologies n'est nécessairement mauvaise.
Le problème apparaît lorsque nous ne pouvons plus nous en passer.
Peut-on ralentir ?
L'histoire donne pourtant quelques exemples de sociétés ou de communautés qui ont choisi de limiter certaines technologies.
Pas toujours par rejet.
Parfois pour préserver une manière de vivre.
Une relation différente au temps.
À la nature.
À la communauté.
Au travail.
Cela pose une question souvent absente du discours sur l'innovation :
Pourquoi faudrait-il toujours aller plus vite ?
Plus puissant.
Plus connecté.
Plus automatisé.
Plus intelligent.
Plus efficace.
Le progrès est généralement présenté comme une ligne.
Comme si demain devait nécessairement être supérieur à aujourd'hui.
Mais peut-être que le progrès n'est pas une ligne.
Peut-être est-ce un ensemble de chemins.
Et certains chemins peuvent être volontairement abandonnés.
Le droit de ne pas utiliser
Imaginez un principe simple.
Chaque fois qu'une technologie devient essentielle à la société, une alternative humaine doit rester disponible.
Un guichet humain.
Une école sans interface obligatoire.
La possibilité de payer autrement.
La possibilité de parler à un médecin sans passer par une IA.
La possibilité de travailler sans être constamment assisté par un système algorithmique.
La possibilité de vivre avec moins de technologie.
Ce ne serait pas nécessairement un rejet du progrès.
Ce serait une autre définition du progrès :
une société suffisamment avancée pour permettre aussi de ne pas participer à toutes ses innovations.
Mais peut-on vraiment arrêter ?
Il faut aussi regarder l'autre côté.
Certaines technologies sauvent des vies.
Les médicaments.
Les vaccins.
Les infrastructures modernes.
Les communications.
Les outils scientifiques.
Refuser toute technologie au nom de la liberté peut lui aussi devenir une forme de contrainte.
Et si une technologie permet de prévenir une maladie ?
Si elle rend les transports plus sûrs ?
Si elle aide une personne handicapée à retrouver son autonomie ?
Si elle permet à un enfant d'accéder à une éducation qu'il n'aurait jamais pu recevoir ?
Devrait-on lui dire non simplement parce que nous avons peur de dépendre d'elle ?
La question n'est donc pas :
« Faut-il accepter ou refuser le progrès ? »
Elle est plus difficile.
« Quelles technologies voulons-nous adopter, à quelles conditions, et lesquelles voulons-nous pouvoir refuser ? »
Noa
Un matin, Noa arrive devant son centre d'apprentissage.
Une nouvelle interface vient d'être installée.
Elle analyse son attention.
Adapte les cours.
Mesure ses progrès.
Prévoit ses difficultés.
Elle est extraordinairement efficace.
On lui explique qu'il peut l'utiliser.
Il demande :
« Et si je ne veux pas ? »
On lui répond :
« Bien sûr. »
Noa regarde autour de lui.
Il n'y a plus d'autre salle.
Plus de professeur disponible.
Plus de programme papier.
Il peut refuser.
Mais il devra alors rentrer chez lui.
Noa reste silencieux.
Il vient de comprendre quelque chose.
Avoir le droit de dire non ne suffit pas toujours.
Encore faut-il que le monde permette de vivre après avoir dit non.
Le vrai progrès
Peut-être que le progrès ne devrait pas seulement être mesuré par ce que nous sommes capables de faire.
Mais aussi par ce que nous sommes encore capables de refuser.
Une société vraiment libre ne serait pas celle qui utilise toutes les technologies disponibles.
Ce serait celle qui peut les utiliser sans devenir prisonnière de leur usage.
Car demain, nous aurons peut-être des machines capables de penser avec nous.
De travailler pour nous.
De décider avec nous.
Peut-être même de nous connaître mieux que nous-mêmes.
La question ne sera alors plus seulement :
« Que peut faire la technologie ? »
Mais :
« Pouvons-nous encore choisir de ne pas le faire ? »
Et peut-être que la véritable mesure du progrès sera là.
Dans notre capacité à avancer sans perdre le droit de nous arrêter.
